Nous présenterons l’évolution des relations entre VC et entrepreneurs, notamment les méthodes d’évaluation utilisées par ces investisseurs. Nous aborderons également la notion de conflit d’agent et d’investisseurs multiples et nous verrons comment cela peut impacter l’évaluation de l’entreprise
Investisseurs
Venture Capitalist – la structure d’un fond de capital risque est simple ; les Limited Partners investissent leur argent dans plusieurs fonds, qui sont gérés par les General Partners. Historiquement, les fonds de capital-risque étaient des véhicules d’investissement dédiés aux grandes familles telles que les Rockefeller. Draper Gaither & Anderson fut l’une des premières entreprises de capital-risque moderne, à travers laquelle des Limited Partners tels que les Rockefeller et la banque Lazard Frères ont investi. Cette activité s’est beaucoup développée entre 1970 et 1980, et aujourd’hui encore la majorité des fonds existent, et jouissent d’une solide réputation. Parmi les plus célèbres, Kleiner Perkins (Yahoo) et Sequoia Capital (Google).
Par ailleurs, les General Partners sont tenus d’investir une partie des commissions versées (entre 1 et 2,5% de l’investissement par an) dans le fond afin de garantir une parfaite convergence d’intérêt entre les Partners (W.H Draper 2011).
Business Angel – le BA a la même activité qu’un VC, mais n’appartient pas à un fond, il reste indépendant et préfère investir son propre argent. A noter que les VCs et Business Angels investissent plus à l’amorçage et post amorçage qu’au stade de l’extension & développement.
Entreprise – certaines sociétés créent un fond de capital risque pour investir dans de jeunes entreprises en forte croissance qui ont déjà atteint une maturité suffisante. Ces investissements permettent aux entreprises de rester proche de l’innovation, d’observer la mise en place d’une nouvelle technologie, qui peut avoir un impact sur l’industrie, pour exemple, Motorola Venture ou plus récemment Google Venture.
Banque – le financement classique par la banque reste une option possible, cependant elle n’est pas recommandée par les investisseurs privés, dans la mesure où la startup se prive de cette flexibilité financière si importante pour faire face aux incertitudes du marché.
L’équipe fondatrice est l’élément le plus important. Les investisseurs quels qu’ils soient, se posent toujours les questions suivantes : Est ce que les fondateurs ont les compétences pour diriger ? Ont-ils suffisamment de conviction pour insuffler une vision au projet ? Peuvent-ils rassembler et motiver une équipe autour d’un objectif commun ? Ont-ils « l’intelligence, le jugement, le charisme, la détermination, l’empathie, l’intégrité, et l’optimisme ? Naturellement tout le monde ne correspond pas au profil idéal mais les meilleurs leaders sont pourvus de la plupart de ces qualités » (W.H Draper 2011).
Il n’y a pas de méthode spécifique pour juger de la qualité d’un leader, c’est pour cette raison que les VCs insistent fortement pour rencontrer plusieurs fois les fondateurs. Les investisseurs vérifient systématiquement les références afin de se rassurer sur le caractère et la personnalité de l’équipe, notamment du futur CEO. Un dirigeant avec une expérience dans la création d’entreprise ou dans le secteur est toujours un atout pour une startup. Si l’équipe fondatrice juge qu’aucun de ses membres n’est qualifié pour diriger l’entreprise, alors elle peut confier aux VCs la responsabilité de trouver un CEO. Google est un parfait exemple. A sa création, Sergey Brin et Larry Page, malgré leur incroyable intelligence et créativité, étaient trop jeunes et inexpérimentés pour diriger un tel projet. C’est grâce aux compétences d’Eric Schmidt que l’entreprise a pu s’imposer dans le monde, comme le plus utile des outils depuis l’invention du téléphone.
Les autres membres de l’équipe sont également un élément important de l’équation, particulièrement le CTO (Chief Technology Officer) et le Marketing (Community Manager et designer).
Le rôle du VC est d’évaluer la complémentarité de cette équipe, tant au niveau des compétences que des personnalités.
Le pitch, le produit et le marché
- Le plus important est de vendre l’équipe et son leader, ainsi que la vison collective du groupe. Le business plan n’a finalement qu’une importance secondaire. Comme nous le verrons dans la seconde partie sur l’évaluation, les prévisions financières sont souvent optimistes et extrêmement incertaines. Aussi, la capacité de l’équipe à porter une vision, sa détermination et son ambition, sont autant d’indicateurs venant réduire ces incertitudes.
- Il est également important de présenter en quoi votre offre de valeur est différente de la concurrence, et en quoi cet avantage compétitif est-il durable (brevet, etc.). Il faut ensuite décrire la taille du marché ce qui permet aux investisseurs d’évaluer rapidement le besoin en capital de la startup. A noter, que la largeur d’un marché n’est pas nécessairement le critère le plus intéressant !
- Il est préférable, pour une startup en quête de capitaux, de pitcher le projet auprès de plusieurs investisseurs, car la relation avec le VC est aussi importante que l’argent qu’il investit.
Le Deal
« Dans les premières décennies du venture capitaliste (1960-1980), les VCs appliquaient généralement la règle du « pouce mouillé » pour déterminer la valeur d’une startup sans bénéfices, mais fort d’un chiffre d’affaires et d’un potentiel de croissance intéressant. La norme était de payer une année de chiffre d’affaires. La plupart des jeunes entreprises à cette époque, étaient de nature technologique, et l’expérience démontrait qu’en une année, la société doublait généralement son chiffre d’affaires » (W.H Draper 2011).
Aujourd’hui, les méthodes d’évaluation sont plus empiriques, mais l’instinct du VC reste toujours l’élément central de l’équation.
Lors d’une première levée de fonds – round A – un VC s’engage sur une durée de 2 ans, puis à l’issue de cette période, la startup procède le plus souvent à un « round B », à travers lequel elle peut faire appel à de nouveaux investisseurs.
Bien que chaque cas soit unique, l’investisseur propose en pratique un accord 50/50, dans lequel il s’engage à fournir les capitaux et la garantie qu’en cas d’attribution de stock option ou d’entrée au capital d’un nouvel investisseur, les deux parties seront diluées dans les mêmes proportions. Par ailleurs, l’entrepreneur est encouragé à participer également à l’augmentation de capital. Ainsi s’il met 10% des fonds à titre personnel, il recevra 55% du capital.
Cet accord paraît juste pour les deux parties, même si l’investisseur « fausse » le prix. En effet, imaginons qu’une startup ne réalise aucun bénéfice mais génère 4 millions d’€ de chiffre d’affaires. L’investisseur apporte 1 million d’€ de fonds supplémentaires, ce qui représente 20% du capital en post money valuation (1/4+1= 20%). Néanmoins, le VC obtiendra 50% du capital en contrepartie du risque encouru.
L’investisseur veille également à ce que les parts du capital soient divisées de manière cohérente au sein de l’équipe fondatrice.
De plus, des plans de stock option sont le plus souvent attribués aux employés par le conseil d’administration (ou comité de surveillance), avec une durée minimum de 1 an. De fait ces derniers deviennent directement impliqués dans la performance de l’entreprise.
Au moment du round B, la startup a le choix de solliciter ses investisseurs existants ou de faire appel à de nouveaux. La première option a l’avantage d’être plus rapide, la seconde a le mérite de permettre la détermination du prix de marché.
La relation
La qualité de la relation entre les fondateurs et les investisseurs demeure le facteur clé du succès d’une startup. Le VC met à disposition de l’équipe son savoir faire, ses compétences financières et son réseau. C’est un facilitateur, il peut faire des recommandations sur le recrutement, mettre en relation avec des futurs clients, un acheteur potentiel ou avec le marché public (IPO).
Le VC accepte l’idée qu’une faible partie de son portefeuille de startup connaitra le succès, mais il consent à prendre le risque dans la mesure où le retour sur investissement des survivants est supérieur à son investissement global. Aussi, face à l’augmentation du risque, un investisseur classique diversifie son portefeuille, cependant le VC ne peut pas diversifier au-delà de sa capacité à prodiguer un monitoring efficace auprès de chaque société de son portefeuille. Plus il diversifie son portefeuille, moins il peut consacrer de temps individuellement à chacune de ses sociétés pour s’assurer de leur bon fonctionnement. Or le monitoring, ou l’implication de l’investisseur dans la stratégie via le conseil d’administration de ses sociétés est un élément clé dans la réussite de ces jeunes sociétés.
L’éclatement de la bulle Internet a provoqué une prise de conscience des risques propres aux entreprises en forte croissance (même dans un marché porteur) et a donc renforcé le besoin d’un bon monitoring. Cette pratique se révèlera d’autant plus pertinente que « les startups Internet engendrent des problèmes d’agence spécifiques et aggravés » (Ulrich Hege, 2001).
Conflit d’agent
La théorie d’agence soutient que les individus, in fine, sont dirigés par la satisfaction de leur propre intérêt, aussi il est donc inévitable que des conflits d’intérêts émergent dans chaque tentative de travail coopératif (M Brennan, 1994). Adam Smith avait déjà compris cette dimension du management et demeurait très pessimiste dans la capacité des sociétés à actionnaires multiples, à survivre dans un environnement concurrentiel. Smith n’avait pas anticipé l’émergence des mécanismes de gouvernance, qui définissent les rôles et les pouvoirs des dirigeants, garantissant ainsi plus de transparence et d’indépendance au sein d’une entreprise.
Dans une majorité des cas, l’entrepreneur d’une startup investit des fonds qui ne lui appartiennent pas. C’est de cette situation que nait le conflit d’argent entre l’insider et l’investisseur. Tout l’enjeu pour les financiers est de mettre en place des contrôles et du monitoring afin de s’assurer du bon fonctionnement des opérations. Pour cela, le capital risqueur dispose d’une large palette d’outils : implication au conseil d’administration, le mandat des commissaires aux comptes, ou encore la possibilité de se séparer des fondateurs en prenant le contrôle effectif de l’entreprise (Hellmann, 1998 et Sahlam, 1999)
Dans le cas des startups Internet, ces conflits d’agence sont exacerbés pour les raisons suivantes (Ulrich Hege, 2001) :
- Le poids de l’immatériel dans les actifs de l’entreprise, telles que les dépenses marketing, R&D ou encore la construction d’une base clients & utilisateurs, est très important. Tous ces postes de coûts sont difficilement contrôlables par l’investisseur, d’autant plus que le business Internet dépend fortement de l’affluence sur le site et donc de sa visibilité. Les insiders ont donc tendance à « bruler du cash » en promotion. Au cœur de la bulle Internet, les dirigeants de startup utilisent des indicateurs financiers tels que l’EBITDAM (excédent brut d’exploitation net des dépenses marketing) pour mesurer la performance de l’exploitation, considérant ainsi que toutes ces dépenses marketing considérables étaient de nature exceptionnelle.
- La mise en place d’une stratégie de type « winner-takes-all » nécessitent une surenchère des dépenses vis à vis de la concurrence. Cette prise de risque excessive s’explique par l’optimisme caractéristique des entrepreneurs.
- La dimension globale de l’Internet laisse toujours le flou sur les ambitions internationales des fondateurs (indécision stratégique).
- Dans la nouvelle économie, le rapport de forces est en faveur des innovateurs (fondateurs), au dépend des investisseurs (il y a plus d’investisseurs que de bonnes idées). L’équipe fondatrice représente l’actif le plus précieux de l’entreprise, essence vitale, son avantage compétitif, sans lequel la startup perd toute sa valeur.
Cas typiques de conflit d’agence dans une startup Internet
- le choix de l’indépendance : Un investisseur dispose de deux stratégies d’exit, l’introduction en bourse (IPO) ou l’acquisition par une plus grosse société. L’IPO est toujours l’option la plus incertaine, aussi l’investisseur préférera généralement l’acquisition dans la mesure ou le processus est plus rapide et contribue directement à améliorer sa réputation. Les insiders choisiront quant à eux l’option de l’indépendance, et préférerons introduire leur société en bourse. A noter que cette stratégie dépend de la bonne santé des marchés financiers et de l’intérêt des investisseurs publics pour les jeunes entreprises.
- le choix de la continuation : Dans une situation d’échec probable de l’entreprise, les fondateurs auront tendance à favoriser par tous les moyens la continuation. Ainsi, les insiders peuvent être tentés de maquiller les résultats de l’entreprise sur le court terme, à fortiori dans les startups Internet où la structure des coûts reste floue, afin de favoriser une éventuelle dernière levée de fonds auprès des investisseurs.
- la surenchère stratégique : les fondateurs d’une startup Internet sont rapidement confrontés aux choix de la diversification et de l’internationalisation. En effet, leur flexibilité stratégique permet de diversifier et étendre les activités à moindre coût. Néanmoins, cette vision ne doit pas prévaloir sur la conquête du marché national. Aussi, les jeunes entreprises Internet doivent avoir de l’ambition mais rester patientes.
Nous avons vu précédemment l’importance de la gouvernance dans la prévention du conflit d’agence. Nous attirons donc l’attention du lecteur, sur les spécificités de structure des nouvelles startups du Web 2.0, notamment les actions à plusieurs droits de vote (voir : le cas LinkedIn), qui créent une hiérarchie entre les fondateurs et investisseurs initiaux au dépend des nouveaux investisseurs (IPO). Ce type de structure transforme les investisseurs en simples porteurs d’action, sans aucun pouvoir dans l’entreprise. Cependant, même sans mécanisme de contrôle, les financiers semblent prêts à prendre le risque, tant l’espérance de retour sur investissement (les startups Internet ne distribuent pas de dividendes) et le prestige d’être actionnaires de ces nouvelles stars du web reste très attractif.
Investisseurs multiples
Au-delà des conflits d’agence accentués par la présence de plusieurs investisseurs, cette situation génère également des difficultés au niveau de l’évaluation.
En effet, au moment de celle-ci, nous admettons que toutes les actions ont la même valeur en divisant la valeur des fonds propres par le nombre d’actions. Cependant la valeur de ces dernières peut varier pour plusieurs raisons :
- certaines actions peuvent être rattachées à une option (stock-options)
- certaines actions ont des droits préférentiels (sur les cash-flows notamment)
- certaines actions ont un droit de contrôle supérieur
- certaines actions sont plus liquides
Nous ne rentrerons pas dans le détail sur ce sujet dans la mesure où il constitue un mémoire en lui-même. Pour en savoir plus, nous recommandons la lecture de « Claims on Equity : Voting and Liquidity Differentials, Cash-flow Préférence and Financing Rights » de Aswath Damodaran (2008).
Ces caractéristiques impactent la valeur des actions d’une startup à partir du moment où elle dispose de plusieurs investisseurs en capital (employées, différents VC, etc.).
Conclusion
La dimension humaine est l’élément central quant à la réussite d’une startup et donc d’un investissement. Eric Ries disait que « l’immense majorité des startups échoue pour les mauvaises raisons », à savoir, un conflit entre fondateurs ou investisseurs. La relation entre l’entrepreneur et son VC est donc encore plus importante que le Business Plan. La valeur d’un projet en dépend. Cela dit, il n’est pas possible d’évaluer cet aspect d’un actif. La gouvernance d’entreprise tente de résoudre cette question. Une bonne gouvernance est déjà un signe de compromis au sein d’une entreprise et donc de bonne relation entre les dirigeants et les actionnaires.